2017 12 29Quatre cardinaux, entraînant avec eux une partie des fidèles, ont fait germer avec une certaine ampleur, notamment médiatique, un doute sur l’orthodoxie du pape François : l’exhortation apostolique Amoris Laetitia ne serait-elle pas, sur certains points, en contradiction avec – selon la formule répétitive des quatre cardinaux – « l’enseignement de l’encyclique Veritatis Splendor de saint Jean-Paul II, fondé sur la Sainte Ecriture et sur la Tradition de l’Eglise ? »

Lorsque le soupçon est mis dans les esprits, il est souvent difficile à déraciner. On ne peut dès lors que se réjouir de la publication des pères Thomasset et Garrigues, si elle parvient à pacifier les cœurs et ouvrir les intelligences. Un livre un peu répétitif tout de même, car les deux auteurs abordent le même sujet avec deux approches assez concordantes. Mais l’art de la répétition ne fait-il pas partie de la pédagogie ? Le ton toutefois n’est pas le même, le jésuite étant ici plus posé, le dominicain plus à vif.

Voulant répondre à deux défis différents du contexte contemporain, Veritatis Splendor et Amoris Laetitia non seulement ne s’opposent pas, mais ces deux textes sont à lire ensemble et ne trouvent leur juste interprétation que par leur éclairage mutuel. Ni l’un ni l’autre ne sont le tout de la morale catholique et ces textes doivent être lus en prenant en compte la théologie morale dans son ensemble. A ceux que tentent le relativisme et le subjectivisme du jugement moral, Veritatis Splendor rappelle qu’il existe des normes morales universelles. De fait, on ne trouve pas dans Amoris Laetitia un changement de la norme universelle concernant un ensemble spécifique de cas, comme par exemple les divorcés remariés. Et à ceux qui sont tentés d’appliquer les normes universelles aux cas particuliers sans réaliser qu’il s’agit justement de situations particulières, Veritatis Splendor rappelle la nécessaire prise en compte de la finalité prochaine de l’acte délibéré, ce qui implique un jugement de la conscience. De fait, Amoris Laetitia appelle un discernement ne considérant pas les situations en général, mais l’application de normes universelles au cas concret du sujet dans son engagement en un acte libre.

Au cœur du débat se trouve la question des actes intrinsèquement mauvais. « Ils le sont toujours et en eux-mêmes, c’est-à-dire en raison de leur objet même, indépendamment des intentions ultérieures de celui qui agit et des circonstances » (Veritatis Splendor n°  80). Mais comment définir l’objet d’un acte moral déterminé ? Le P. Thomasset précise : « L’encyclique, à la suite de saint Thomas décrit l’objet moral de la manière suivante : ‘Par objet d’un acte moral déterminé, on ne peut donc entendre un processus ou un événement d’ordre seulement physique à évaluer selon qu’il provoque un état de choses déterminé dans le monde extérieur. Il est la fin prochaine d’un choix délibéré qui détermine l’acte du vouloir de la personne qui agit’ (VS n° 78). Toute la question porte ainsi sur la définition de l’objet, car si celui-ci n’est pas réductible à la description physique ou matérielle, mais se décrit par ‘la fin prochaine d’un choix de la volonté’, il inclut nécessairement une prise en compte de l’intention et des circonstances, ou du moins de certaines d’entre elles » (p. 71-72).

L’intentionnalité n’est pas extérieure, elle n’est pas un motif qui se rajoute à un acte déjà constitué et jugé moralement mauvais, mais elle contribue à la détermination du type d’acte dont il s’agit (p. 75). Ainsi tuer volontairement une vie innocente est un meurtre, tandis que tuer une vie pour défendre la sienne n’est pas une exception à l’interdiction de tuer mais est un autre type d’acte : à savoir un homicide involontaire en situation de légitime défense. Il n’y a pas de remise en cause de normes morales, et de l’existence d’actes intrinsèquement mauvais, mais un discernement des situations complexes, tenant compte du rôle de la conscience et des vertus, pour qualifier le type d’acte d’un point de vue moral. « La légitime défense n’est pas une exception au meurtre de l’innocent », rappelle le Catéchisme (C.E.C. n° 2263). Ainsi, « il s’agit de prendre conscience de l’insuffisance des normes qui, pour nécessaires qu’elles soient, sont incapables de prendre en compte toutes les circonstances possibles et de juger à elles seules de la moralité d’une situation concrète singulière, tout comme elles ne suffisent pas à juger de la responsabilité personnelle du sujet » (p. 80).


De cela il faut déduire que toutes les situations matrimoniales irrégulières ne sont pas nécessairement qualifiées moralement de péché grave, coupant de la grâce de Dieu. Le Catéchisme de l’Eglise catholique souligne que des circonstances atténuantes peuvent diminuer, voire supprimer, la responsabilité d’une personne par rapport à un mal objectivement constaté (CEC n° 1735 et 2352). Donc un discernement plus fin (réalisé au for interne) pourra permettre dans certains cas l’accès aux sacrements (p. 96). C’est ce que souligne Amoris Laetitia au numéro 305 : « A cause des conditionnements ou des facteurs atténuants, il est possible que, dans une situation objective de péché – qui n’est pas subjectivement imputable ou qui ne l’est pas pleinement – l’on puisse vivre dans la grâce de Dieu, qu’on puisse aimer, et qu’on puisse également grandir dans la vie de la grâce et dans la charité, en recevant à cet effet l’aide de l’Eglise ». Et dans la note 351 de ce numéro 305, le pape François précise que cette aide de l’Eglise peut dans certains cas être celle des sacrements.

Remarquons que déjà le pape Jean-Paul II avait fait une ouverture, dans Familiaris Consortio, concernant l’accès aux sacrements des personnes divorcées remariées vivant comme frères et sœurs, c’est-à-dire sans union conjugale. Or le P. Thomasset fait remarquer que « cette possibilité était déjà une nouveauté par rapport à la tradition, car la réalité d’une nouvelle communauté de vie, même sans relation sexuelle, est déjà en contradiction objective avec le sacrement de mariage et son lien avec le sacrement de l’eucharistie. » (p. 98).

A l’éthique des normes doit s’adjoindre une éthique des vertus qui replace le regard sur la personne humaine dans la réalité de son identité, qui se déploie dans une histoire. Le P. Garrigues précise : « Oui, vivre conjugalement avec un partenaire alors qu’on est validement marié est de soi un adultère, lequel est comme tel toujours objectivement un péché ; mais il ne s’ensuit pas automatiquement que la personne qui a posé cet acte a, de ce fait, choisi en pleine liberté d’abord le mariage et ensuite l’adultère. Cela ne rend en rien cet adultère vertueux en lui-même, mais cela permet de comprendre comment une situation de péché objectif peut néanmoins coexister dans le sujet avec la grâce et des éléments de vertu que Dieu peut maintenir ou susciter dans la personne pour l’inciter à cheminer vers une conversion plus parfaite » (p. 158-159).

En fin de compte, devant un acte concret, deux questions sont à poser : comment puis-je formuler cet acte (pour reprendre des cas classiques : est-ce vraiment un vol, un meurtre, un adultère, etc.) et quelle évaluation morale puis-je en faire (quelle imputabilité et quelle responsabilité dans cette action compte tenu des circonstances, des intentions, de l’histoire de la personne, etc.) ? Il faut bien distinguer ces deux questions et ne pas les confondre. La réponse à chacune de ces questions implique aussi un discernement qui tient compte et des normes universelles et de leur application aux actes particuliers.

Le Christ n’est pas seulement la Vérité et la Vie, il est aussi le Chemin. Celui qui prétend accéder à la vérité en faisant le court-circuit du chemin de son existence, risque fort de s’égarer. Tout en maintenant les normes générales nécessaires, les pasteurs, qui ne sont pas simplement des théoriciens de la théologie ou de la philosophie, sont invités à un discernement personnel dans l’application de ces normes, y compris dans l’accès aux sacrements. Pasteurs et fidèles sont renvoyés à l’authenticité de leur vie spirituelle, de leur vie selon l’Esprit : il est l’Esprit de Vérité, le Consolateur.

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